À Port des Minimes, l’eau a claqué contre mes palmes dès que j’ai basculé, et le froid m’a serré la nuque. Depuis la région de Poitiers, je suis partie deux jours à La Rochelle pour ce premier retour d’expérience en apnée, simple et très court. J’ai vite entendu mon cœur dans mes tempes, le frottement du masque, puis deux bulles coincées dans le tuba. J’ai été frappée par ce silence plein, presque compact, qui a pris toute la place.
Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, entre bureau, budget et mer froide
En tant que rédactrice spécialisée pour Akwaba, un magazine nautique, j’ai passé 12 ans à écrire sur le matériel sans jamais descendre aussi bas pour écouter. Je travaille depuis 2014 dans la région de Poitiers, avec mes articles et mes retours de terrain, pas derrière un comptoir. On vit à deux, mon compagnon et moi, sans enfants, et cette souplesse m’a laissé assez de marge pour partir sans tout boucler au millimètre. Après la réparation à 90 € de mon moulinet, je comptais mes dépenses avec un peu plus de prudence.
J’ai voulu tenter l’apnée parce que la mer me manquait dans sa forme la plus nue. Avec mon compagnon, sans enfants, je peux encore me permettre ce genre de parenthèse sans bouleverser toute la semaine. Deux amis m’avaient parlé de ce silence qui fait entendre le corps, et cette idée m’a trotté dans la tête pendant des jours. J’avais envie d’un contact simple, sans bruit de moteur, sans pont encombré, sans détour.
Ma Licence en Sciences de la Mer (Université de La Rochelle, 2010) m’avait donné des repères, pas le geste. Je savais que le CO2 monte vite quand on part trop nerveuse, mais je pensais encore que le souffle allait tout porter. Les textes de l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer (IFREMER) m’ont rappelé que le milieu marin change aussi notre écoute. Je n’ai pas poussé plus loin la partie médicale. Pour une gêne d’oreille, je préfère un avis spécialisé.
La première descente et le choc du silence qui m’a fait entendre mon cœur
Dans une eau à 17 degrés, j’ai glissé avec un masque simple, un tuba et des palmes courtes. Je suis descendue près d’une zone de roches basses, sans chercher la profondeur. J’ai tenu 1 minute, et ma combinaison Beuchat Equipe Longue de 2012 me tirait un peu à la gorge quand je levais le menton. Le plus étrange, c’était l’absence totale de respiration audible. À la place, j’ai entendu mes battements par conduction osseuse, très nets, presque secs.
Je me suis retrouvée à entendre aussi mes petites déglutitions. Le frottement du masque contre ma peau faisait un bruit minuscule, mais énorme pour moi à ce moment-là. Le silence n’était pas vide. Il était plein de micro-bruits. Mon cerveau a basculé là-dessus, et j’ai senti mon corps prendre toute la place, de la mâchoire jusqu’au ventre. Ce n’était pas désagréable. C’était déroutant, et je n’avais pas prévu ce niveau de présence.
J’ai aussi fait trois erreurs en dix minutes, et elles m’ont vite remise à ma place. J’ai hyperventilé avant de partir, ce qui m’a donné une fausse impression de confort. Puis je suis descendue trop vite, sans compenser assez tôt, et une pression sourde a fermé mes oreilles dès les premiers mètres. La douleur a été nette, presque comme une porte qu’on claque. J’ai dû remonter avant même d’être posée, avec les tempes en feu et les jambes déjà fatiguées par cette tension nerveuse.
Mes coups de palmes étaient trop nerveux aussi. Le sable s’est levé en nuage, et le fond a disparu en quelques secondes. J’ai vu à quel point un palmage brutal change tout. Le bruit des palmes résonnait plus fort qu’en surface, et j’ai compris, un peu tard, que je me signalais moi-même. Au retour, le moteur du bateau et les voix sur le pont m’ont paru agressifs. Le contraste m’a presque fait grimacer.
J’ai eu une autre erreur, plus bête encore. J’ai voulu rester trop longtemps sur ma première vraie apnée, parce que ce calme me plaisait trop. Résultat, j’ai remonté plus vite que prévu, avec le souffle court et les épaules montées jusqu’aux oreilles. Pas terrible. Vraiment pas terrible. Là, j’ai senti que la tête prenait le dessus sur le corps, et pas dans le bon sens.
Ce que j’ai compris quand j’ai arrêté de bouger et que le silence est devenu un repère
Le vrai basculement est venu après 30 secondes d’immobilité. J’ai cessé de battre des jambes, et tout s’est déplacé vers l’intérieur. La respiration est devenue le sujet principal, même sans bruit autour. J’ai alors compris que ce silence ne vidait rien. Il me donnait un repère. Je sentais le ventre, la gorge, la poitrine, et ce petit espace entre eux où le stress s’accroche d’habitude.
Ma première contraction du diaphragme m’a prise de court. J’ai cru à un malaise, alors que c’était surtout l’alerte du CO2 qui montait. Depuis, je distingue mieux cette alerte d’un vrai problème. La nuance compte, parce qu’elle change la façon de réagir. Si la gêne dépasse ce seuil, je ne joue pas la maligne. Je m’arrête et je passe la main à un médecin spécialisé.
Après ça, j’ai ralenti mes gestes. J’ai réduit l’amplitude des palmes, et le sable ne s’est plus envolé aussi vite. J’ai aussi appris à lire l’eau avant d’y entrer vraiment. Près d’un herbier, j’ai entendu des crépitements secs, presque des clics, alors que je ne voyais rien bouger au premier regard. Un petit banc de poissons est resté à deux mètres de moi, puis a glissé sans panique. Avant, il aurait filé au premier remous.
J’ai fini par me retrouver plus attentive à ce que mes mouvements disent au milieu que sur la distance parcourue. Quand je reste calme, je lis mieux la couche d’eau et les changements de fond. Quand je m’agite, je brouille tout en quelques secondes. Cette différence m’a fait réfléchir à ma façon de travailler aussi. Dans mes 15 articles annuels pour Akwaba, je cherche toujours la même chose, un geste clair, une phrase claire, un fond lisible.
Ce que je sais maintenant, que je ne savais pas avant de plonger dans ce silence
Depuis cette matinée à Port des Minimes, je regarde mieux mes propres montées de stress. En mer comme devant une page, je vois plus vite quand je pars trop vite. Le silence sous l’eau m’a appris que mon corps parle avant mon mental. En 12 ans chez Akwaba, j’ai appris à structurer une info. Là, j’ai surtout appris à me taire et à écouter. Ce n’est pas la même chose, et je ne les confonds plus.
Je ne referais pas l’hyperventilation, parce que la fausse aisance m’a jouée un sale tour. Je ne forcerais pas non plus une descente quand la pression ferme déjà les oreilles. J’ai été convaincue, une fois pour toutes, que la lenteur change tout dans cette pratique. Je suis rentée de cette sortie avec une idée simple. Je préfère une apnée courte, propre et lisible, qu’un effort tordu qui me coupe le plaisir.
Je me suis aussi demandé si je retournerais vers la plongée bouteille plutôt que vers l’apnée libre. La bouteille rassure autrement, avec sa respiration continue et son rythme plus posé. L’apnée encadrée m’attire aussi, parce que je n’ai pas envie de rester seule avec mes erreurs. De mon côté, je préfère avancer par étapes, garder un cadre simple et ne pas chercher les 10 mètres tout de suite. Cette expérience garde du sens.
Je garde enfin un détail très net, presque brutal. Au moment de sortir de l’eau, le moteur du bateau m’a paru trop fort, puis les voix ont tapé dans l’air comme des couvercles. C’est là que j’ai compris que le silence sous l’eau modifie vraiment la perception et le comportement. Je suis rentrée avec mon compagnon, et nous avons parlé très peu sur le trajet. Le reste tenait déjà dans mes oreilles.



