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Quand j’ai relâché ma plus belle prise et compris ce que je cherchais vraiment

juin 14, 2026

Le sel m'a piqué les doigts quand j'ai senti la caudale battre contre l'eau, juste au bord de l'épuisette à mailles caoutchoutées. Depuis la région de Poitiers, je suis partie 3 heures vers le Port des Minimes pour cette sortie, avec mon compagnon, sans enfants. Le poisson est remis à l'eau après un combat et une photo rapide, et j'ai été convaincue au moment où il a repris vie. En 2 coups de caudale, il a disparu, net, et je suis restée muette devant ce départ.

Ce que je cherchais avant de vivre ça

En tant que Rédactrice spécialisée pour magazine nautique (Akwaba), je passe mes semaines entre des articles, des essais de matériel et des retours de terrain. Depuis 2014, je travaille depuis la région de Poitiers, et je garde un rythme simple. On vit à deux, mon compagnon et moi. Je pêche surtout le week-end, quand la météo colle et que le budget suit. J'ai ma canne Shimano de 2015, mon carnet de bord, et pas l'envie de multiplier les sorties pour rien.

Je voulais battre mon record personnel, parce que j'étais sûre de moi ce jour-là. Je voyais la prise comme une preuve, presque comme un ticket pour dire que je maîtrisais enfin mes bas de ligne et mes ferrages. Depuis mes années comme Rédactrice spécialisée pour magazine nautique (Akwaba), je sais que la pression qu'on se met change les gestes très vite. Là, j'étais montée trop haut, et je cherchais un poisson plus gros que ma patience.

J'avais lu pas mal de choses sur la remise à l'eau, et mes années passées près de l’eau à La Rochelle m’avaient donné des repères clairs sur la pression. Pourtant, je n'y croyais qu'à moitié quand je voyais le ventre gonflé d'un poisson remonté vite. Mes premières erreurs étaient bêtes, presque mécaniques: garder l'ardillon trop visible, sécher mes mains sur un chiffon, puis traîner pour la photo. Je me disais que 20 secondes ne changeaient rien. Je me suis trompée.

Je vais te donner un repère concret, parce que je n'avais pas le mien au début. Sur mon carnet, j'ai fini par noter le temps hors de l'eau de chaque prise, comme une mini-discipline. Mon record honteux, c'est 1 minute 50 pour un poisson, le temps d'une photo ratée puis refaite. Depuis, je vise moins de 15 secondes, montre en tête, et je préfère une image floue à un poisson qui repart sur le flanc. Tu poses la canne, tu mouilles les mains, tu décroches, tu remets. Le reste, c'est de l'orgueil.

La journée où tout a failli basculer

Ce matin-là, le vent avait forcé juste assez pour riduler la surface, et l'air sentait la corde mouillée. J'étais au large de l'île de Ré, par 18 mètres, avec une canne simple, un hameçon simple et mon épuisette à mailles caoutchoutées. En 2 minutes 40, le poisson a plié la pointe de la canne, et j'ai senti mes avant-bras durcir. Je me suis retrouvée à respirer plus vite, avec cette chaleur sèche dans la nuque qui annonce les beaux combats.

Le bateau roulait juste assez pour me déséquilibrer à chaque traction, et j'avais les genoux calés contre le plat-bord pour tenir. Ma Shimano de 2015 n'est pas une canne de gros, alors je sentais le scion plier bien plus bas que d'habitude. À un moment, le fil a crissé contre le rebord, ce petit bruit sec qui te fait peur pour le nœud. J'ai relâché un peu le frein, à l'instinct, en me disant que je préférais perdre du fil que casser net. Franchement, sur ce genre de combat, je ne maîtrise pas tout, et je l'assume.

Quand il est remonté, j'ai vu tout de suite le ventre gonflé. La vessie natatoire ressortait, et le poisson flottait mal, comme s'il cherchait encore son axe. J'ai eu un vrai coup au ventre, parce que je savais ce que ça annonçait. Au lieu de poser la canne, j'ai attrapé l'appareil, puis j'ai voulu une image propre, bien cadrée, presque trop nette.

J'ai gardé le poisson trop longtemps hors de l'eau pour la photo. Mes mains étaient sèches, et le mucus a collé à mes doigts comme une pellicule froide. J'ai aussi eu le mauvais réflexe de le saisir avec une serviette, juste une seconde, pour ne pas glisser. Le poisson est resté immobile dans le filet d'eau, puis il s'est couché sur le flanc.

Le hameçon était au fond de la bouche, alors j'ai décroché trop lentement. Plus je tardais, plus la respiration devenait saccadée, avec les opercules qui battaient à peine. J'ai même vu ce petit mouvement, juste avant le départ, quand l'opercule bat encore mais moins franchement. Pas terrible. Vraiment pas terrible.

Je l'ai tenu tête au courant pendant quelques secondes, juste assez pour laisser l'eau passer par ses branchies. Ensuite, je l'ai relâché au ras de l'épuisette, sans le soulever davantage. Il a d'abord vacillé, puis il s'est immobilisé une seconde, et il m'a donné ce vrai coup de queue que je n'attendais plus. La caudale a frappé une première fois, puis une seconde, plus faible, avant la disparition.

Ce que j’ai compris après coup, avec le recul

Après coup, j'ai relié ce que je voyais aux repères de l'Institut Français de Recherche pour l'Exploitation de la Mer (IFREMER) sur la pression. Quand un poisson remonte trop vite, la vessie natatoire se dilate, et le ventre se tend d'un coup. J'ai été frappée par la vitesse du changement. Ce n'était pas une théorie lue au calme, c'était un corps que j'avais sous la main, avec les nageoires plaquées et l'œil plus terne.

Ce qui a tout changé, c'est le fait de le garder dans l'eau, la tête au courant, quelques secondes . Quand l'eau passe bien par les branchies, l'opercule reprend un battement plus franc. J'ai vu cette différence en direct, sur ce poisson-là. À la remise à l'eau suivante, le geste a duré 20 secondes, photo prise en 1 ou 2 clichés rapides, et ça a changé la scène entière.

J'aurais dû mouiller mes mains, écraser l'ardillon et sortir la pince à long bec avant même la touche. J'aurais aussi dû laisser la serviette dans le sac, parce qu'elle enlève le mucus à la première prise en main. Depuis, je prépare tout avant l'attaque, avec la pince à long bec, le tapis de réception et le seau d'eau. J'utilise aussi plus volontiers des hameçons simples et une épuisette à mailles souples.

Ce que cette expérience m’a vraiment appris

Le vrai basculement, pour moi, n'a pas été le combat. C'est le départ du poisson qui a compté, quand j'ai vu le corps se remettre dans l'axe, puis filer. J'avais gardé la chaleur de la prise dans les doigts, et d'un coup il ne restait que l'eau froide. Mon compagnon m'a regardée sans parler, et je me suis sentie plus calme qu'avec n'importe quel poisson posé sur le pont.

Je referais la sortie, oui, mais pas les mêmes gestes. Je garderais la pince à long bec sous la main, je me limiterais à 1 photo, et je laisserais tomber les manipulations à sec. Je ne me laisserais plus entraîner par le réflexe du trophée. Quand j'ai rangé ma canne sur le quai de La Rochelle, j'étais déjà plus attentive au temps hors de l'eau qu'à la longueur du poisson.

Cette expérience me parle surtout si tu acceptes que la pêche laisse un silence après l'adrénaline. Si tu aimes garder un poisson proprement, le voir repartir net, et sentir ce petit vide dans la main, alors tu vois sûrement ce que j'ai vécu. Notre foyer a deux, mon compagnon et moi, sans autres bouches à nourrir, et je n'ai pas besoin d'empiler les prises pour rentrer contente. À La Rochelle, devant les Minimes, j'ai compris que je cherchais surtout ce moment où le poisson repart proprement, et pas seulement le chiffre sur le carnet.

Anne-Laure Gribelin

Anne-Laure Gribelin publie sur le magazine Akwaba des contenus consacrés à la pêche, à l’équipement nautique, à la plongée et aux conseils pratiques liés aux loisirs en mer. Son approche repose sur la clarté, la structuration des informations et la volonté d’aider les lecteurs à trouver des repères utiles.

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