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Le matin où j’ai posé mon fusil pour juste regarder, ça a changé ma pratique

mai 20, 2026

Le sel me piquait les lèvres quand mon fusil a heurté la roche de la Pointe des Mâts. Depuis la région de Poitiers, je suis partie trois jours sur la côte nord pour une sortie que je pensais ordinaire. J'avais posé le fusil à côté de moi, sans envie de tirer, juste pour regarder. Vingt minutes plus tard, un banc de sars a glissé dans un couloir d'eau que je n'avais jamais vraiment lu. Ce matin-là, j'ai été convaincue qu'en apnée, regarder avant d'agir changeait tout.

Je n'étais pas prête à poser mon fusil, mais il fallait que je comprenne ce que je ratais

Je vis à deux, mon compagnon et moi, et je cale mes sorties entre deux matinées de rédaction. Avec mon compagnon, sans enfants, je peux quitter la maison tôt, mais jamais pour des sessions interminables. J'avais un budget modeste, et mon matériel restait simple. Ma combinaison Beuchat Equipe Longue de 2012, un fusil classique, rien de clinquant. Le rappel d'un moulinet m'avait coûté 90 € l'an dernier, alors je surveillais chaque sangle.

Avant ce jour-là, j'étais toujours en chasse active. Je descendais vite, je tirais vite, puis je râlais quand la zone semblait vide. En 12 ans chez Akwaba, avec une quinzaine d'articles par an, j'ai appris à repérer ce qui coince. En tant que Rédactrice spécialisée pour magazine nautique (Akwaba), j'ai appris à voir ce qui me coûte une sortie.

Ma Licence en Sciences de la Mer (Université de La Rochelle, 2010) m'avait appris à lire un relief. Mais je pensais encore que poser le fusil faisait perdre du temps. J'avais lu les repères de l'Institut Français de Recherche pour l'Exploitation de la Mer (IFREMER), sans les mettre en pratique. Franchement, j'étais sceptique.

Le matin où j'ai vraiment regardé, sans fusil, j'ai vu la mer autrement

À 7 h 12, sur la Pointe des Mâts, la lumière rasait déjà les dalles. Le courant tirait sur ma hanche gauche, et l'eau avait cette clarté laiteuse qui laisse deviner la roche sans tout livrer. J'ai posé le fusil contre un relief plat, puis j'ai attendu. La veine d'eau, plus froide, passait juste devant la cassure.

Mes palmes restaient calées sur la pierre. J'ai entendu le petit choc du flotteur contre ma cheville, puis le frottement sec du métal sur le rocher. D'habitude, ce bruit m'agace à peine, mais là il cassait le silence. J'ai été frappée par ce calme, et je me suis retrouvée à compter mes expirations.

C'est là que le banc de sars est arrivé. Ils n'ont pas foncé droit. Ils ont pris le couloir en demi-cercle, un groupe puis deux, comme s'ils testaient la bordure du courant. Certains se sont décalés d'un mètre, puis ont repris la veine. Je n'avais jamais vu ce poste vivre comme ça, parce qu'en chasse je regardais trop le devant.

J'ai hésité à reprendre le fusil tout de suite. J'étais même prête à me redresser trop vite, et j'ai compris mon erreur quand trois poissons ont fait un départ nerveux sans être encore à portée. Mon mouvement de tête a suffi à les rendre méfiants. Je me suis sentie maladroite.

Le courant n'était pas uniforme. En bordure, l'eau changeait de couleur sur une largeur de 2 mètres, puis redevenait claire près d'une marche rocheuse. J'ai vu le poisson utiliser cette bande comme un rideau. En me plaçant trop haut dans la colonne d'eau, je coupais leur passage. En me mettant de biais, j'entrais dans leur angle mort. Là, j'ai compris ce que mes lectures IFREMER voulaient dire, sans le dire aussi vite.

Ce que j'ai fait différemment après cette pause et ce que ça m'a coûté d'abord

La sortie suivante, je suis partie avec une règle simple : 30 minutes sans tirer. Je suis partie plus calme, et je me suis retrouvée à observer des zones que je bâclais avant. J'ai même laissé mon fusil au pied du tombant pendant un long quart d'heure. Quand j'ai repris, j'étais déjà moins pressée.

J'ai ralenti ma descente. J'ai réduit les battements de palmes, presque jusqu'à la glisse. J'écoutais aussi le bruit du matériel. Quand le flotteur cognait, je remontais d'un cran. Quand le fusil raclait la roche, je changeais d'angle. Le geste paraissait minuscule, mais le départ des poissons était moins sec.

J'ai galéré une matinée entière à vouloir tirer trop vite après une belle observation. Le poisson semblait posé, puis il s'est décalé au dernier instant, juste en fin de cycle de marée. J'ai tiré dans le vide. Pas terrible. Vraiment pas terrible. Je me suis vexée, et j'ai compris que ma tête courait plus vite que mes palmes.

Après ça, j'ai commencé à faire une première passe sans arme levée, puis une seconde sur les vrais postes. J'ai vu un sar revenir en demi-cercle, une dorade se décaler d'un mètre, et un bar rester en lisière de visi plus longtemps. Mes agachons se sont mis à durer, parce que je cessais d'insister trop tôt. J'ai été convaincue par un détail simple : les poissons restaient là quand je faisais moins de bruit.

Avec le recul, je sais ce que je ne savais pas et ce que je referais sans hésiter

Avec le recul, je vois surtout ce que je ne savais pas. Le poste changeait avec la marée, la lumière et le courant, par moments en 20 minutes à peine. Un relief banal à marée montante devenait un couloir actif à la descendante. En 2014, quand j'ai commencé chez Akwaba, je n'imaginais pas à quel point ce trio pesait dans ma lecture de l'eau.

Je garde cette méthode pour les matinées courtes, ou pour les zones que je connais déjà. Quand le budget reste modeste et que le matériel est classique, poser le fusil ne coûte rien . C'est surtout utile si tu acceptes de perdre une minute au début pour gagner une vraie lecture du poste. Pour la réglementation détaillée, je m'arrête là, parce que ce n'est pas mon terrain.

J'ai aussi regardé ailleurs, vers une chasse plus active, ou vers du matériel plus technique. J'ai essayé de m'y tenir, puis je suis revenue à cette pause d'observation. Je vis à deux, mon compagnon et moi, et je peux choisir mes créneaux sans bousculer nos journées. Cette souplesse m'aide à revenir sur un même poste à un autre moment de marée.

En tant que Rédactrice spécialisée pour magazine nautique (Akwaba), je garde de cette matinée à la Pointe des Mâts une leçon très simple. Quand j'ai arrêté de bouger, j'ai entendu un silence si net que j'ai compris que la mer me laissait enfin lire sa carte. Je suis rentrée avec moins de prises, mais avec une pratique plus propre. Depuis, je pose plus volontiers le fusil et je regarde d'abord les couloirs d'eau. Pour quelqu'un qui accepte d'attendre un peu et de faire moins de bruit, cette méthode me paraît la plus honnête que j'aie testée.

Anne-Laure Gribelin

Anne-Laure Gribelin publie sur le magazine Akwaba des contenus consacrés à la pêche, à l’équipement nautique, à la plongée et aux conseils pratiques liés aux loisirs en mer. Son approche repose sur la clarté, la structuration des informations et la volonté d’aider les lecteurs à trouver des repères utiles.

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